Les Liaisons dangereuses, de Laclos (1)

Publié le par Donatien-François

     Les Liaisons dangereuses constituent un O.V.N.I familier, étrange et pénétrant, dans la littérature du XVIII° siècle. 

     Tout d'abord, Les Liaisons dangereuses sont un O.V.N.I dans la carrière de Pierre Choderlos de Laclos, brave militaire et tâcheron littéraire dont le reste de la production peine à atteindre la qualité d'un Pascal Obispo dans ces meilleurs jours (quand il ne dénigre pas les Livres devant Lucie en feulant carpe diem, tempus est amor). Obscur officier de garnison, médiocre stratège qui ne s'illustrait guère que lors des rencontres de cricket amateur (où son coup de poignet faisait merveille), Laclos était un réactionnaire bon teint ; la brillance du style, la complexité des voix, l'admiration mâtinée de fascination qu'on ressent pour les libertins des Liaisons, rien ne semble correspondre à la personnalité de l’auteur, comme si, livre s'écrivant seul, Les Liaisons dangereuses se détachaient au firmament fluorescent de ces oeuvres qui brillent, bien loin au-dessus de leurs scripteurs, dans le ciel sombre d'un siècle entier: en cela, ce roman épistolaire est un O.V.N.I.

     O.V.N.I familier cependant, nous l'avions annoncé: car le roman pousse à son point paroxystique de perfection différents courants du XVIII° siècle, et en premier lieu le roman épistolaire: encore monodique au XVII° siècle, dans ce siècle de Lumières et d'Illuminés (car n’oublions pas qu’y cohabitent le rationalisme de Voltaire et le mysticisme de Swedenborg, qui, quoique suédois, ne gagna jamais Roland Garros), il entame sa grande carrière dans une polyphonie triomphante (que l'on pense aux Lettres Persanes de Montesquieu, ou à La Religieuse assassine de Diderot). Laclos donne au roman épistolaire sa forme totale, parfaite.

     Le second courant que Laclos reprend, c'est ensuite le courant libertin, dont les Liaisons rendent bien compte: le Valmont de Laclos ressemble fort au Versac des Agréments et désagréments du coeur et de l'esprit (de ce petit polisson de Crébillon, qui passait son temps à commettre l'adultère sur un sofa doué de parole): Valmont incite le jeune Danceny à la débauche, et Versac instille la philosophie libertine dans le coeur du narrateur. Remarquons que les deux noms, Versac et Valmont, commencent par ce V dont Alan Moore a assez montré la signification dans V for Vendetta, et on en déduira facilement que Crébillon et Laclos devaient avoir de sérieux problèmes à régler, via leurs personnages, avec leurs époques (Crébillon tentait de conjurer l’ombre paternelle en couchant avec sa belle-mère sur le susdit sofa, Laclos travaillait rageusement son swing en patientant dans cette chambre sombre qui donnait sur la Bastille grenobloise, attendant, lui aussi, de rentrer dans l’arène des Grands).

     Mais, autre trace de l'époque, on peut relever cette inconstance amoureuse que Marivaux se plaisait si bien à mettre en scène, par exemple dans un passage comme celui-ci: "Lorsque je l'ai aimé, c'était un amour qui m'était venu; à cette heure que je ne l'aime plus, c'est un amour qui s'en est allé; il est venu sans mon avis, il s'en retourne de même, je ne crois pas être blâmable" (La Double Inconstance, III,8, 1723) – "je ne crois pas être blâmable": autrement dit, "ce n'est pas ma faute", comme on l'avoue dans Les Liaisons dangereuses sur un ton de fausse ingénue, tel D. de V. (avait-il, lui aussi, à se venger de quelque chose –ou de quelqu’un?) face aux juges de l’affaire Cleastream : "Adieu, mon Ange, je t'ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret: je te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n'est pas ma faute" (Lettre CXLI). On pourrait ainsi dévider à l'envi les correspondances entre Les Liaisons dangereuses et un siècle dont les oeuvres sont autant de vivants piliers, et on en verra bien d'autres en abordant la grande question de l'intrigue.

     La suite, donc, à une prochaine fois.

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Publié dans Fiches de Lecture

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