Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, 1897
En 1868 naît Edmond Rostand, qui aurait sans doute aimé ouvrir les yeux un siècle plus tard. Il commence en effet sa brillante quoique courte carrière en jetant un pavé à la tête de son père qui l’aurait davantage imaginé au barreau, en grand défenseur de Lamartine qu’il était. En 1897, Cyrano de Bergerac voit le jour à son tour, dans une renaissance qui signera sa gloire – il était en effet né tout d’abord en 1619, n’imaginant guère, quant à lui, qu’il aurait droit à une résurrection. C’est un succès immédiat qui couronne la pièce : plus d’une heure de rappels, 400 représentations en un an, un rayonnement qui n’est pas sans rappeler celui des Choristes. Edmond s’emballe, et renouvelle l’aventure avec Chantecler qui n’aura malheureusement pas le même succès, et sera son chant du coq.
Acte I : Le théâtre est en émoi. Montfleury, s’apprête à entrer en scène, déguisé en berger champêtre, une fleur à la boutonnière. Ce n’est sans compter l’interruption de l’un des spectateurs, qui lui demande fort courtoisement de quitter la scène. C’est, vous l’aurez deviné, Cyrano en personne qui n’aime pas Montfleury. « Mais pourquoi, Dieu du ciel, est-il aussi méchant ? » demande le comédien apeuré. « Parce que ! », répond Cyrano de sa voix de stentor. En réalité, on apprendra au fil de la pièce que Montfleury lui mettait volontiers la tête dans les cabinets de l’école, lorsqu’ils étaient petits, et qu’il avait traité sa mère. Mais pire encore, Montfleury a tenté de lui voler Roxane. Cette dernière, nous l’apprenons, est une prostituée que Cyrano a réussi à soustraire à son souteneur, De Quiche, et dont il est fou amoureux. C’est ici que débute la réécriture de la bible, nous offrant une troublante lecture de Marie-Madeleine, la pécheresse repentie, aimée de Jésus Christ (voir à ce propos le brillant essai de Dan Brown, éditions Pouf 2003). Et en effet, le vrai nom de Roxane n'est-il pas "Magdeleine Robin" ? Si "Magdeleine" est éloquent, "robin", étymologiquement "rouge", ne l'est pas moins, nous le verrons.
Cyrano, bretteur (de l’anglais bret : qui a le saint clair), batailleur, poète et physicien (il est allé, peu le savent, de la terre à la lune avant Jules Verne !) prend le devant de la scène. L’un des personnages lui cherche querelle, en sous-entendant que son arrogance n’a pour but que de dissimuler la petitesse de sa virilité. A l’époque, faute de voiture de sport, c’est sa langue que l’on utilise pour compenser certaine faiblesse (et l’on ne peut que regretter la disparition de cette charmante coutume) : Cyrano, dans une tirade des plus célèbres, lui répond alors : « C’est un pic, c’est un roc, c’est un cap / Que dis-je, c’est un cap !… C’est une péninsule ! ». Il compare tour à tour son appendice démesuré à un perchoir à oiseau, une conque, ou encore un navet géant. Roxane, manifestement émue par les allusions de Cyrano, lui demande un entretien en privé. Cyrano ne se sent plus de joie, ferme enfin son bec et part alors, son honneur rétabli, pour réparer la porte de Nesle qui a été forcée par un tire-laine.
Acte II : La scène s’ouvre sur une gigantesque pâtisserie. Bocuse, personnage truculent et bedonnant de cuisinier-poète, a inventé une recette de gencive de porc aux amandes, qu’il déclame en alexandrins pour le plus grand bonheur de tous. Tous, sauf Christian, nouveau venu chez les Cadets (troupe de sauvages Gascons dirigée par les Aînés) qui devient soudain vert et doit s’éclipser discrètement. Sur ces entrefaites arrive Cyrano, il a mis ses gants beurre-frais, et s’apprête à recevoir sa bonne-amie Roxane qui apparaît, vêtue de sa plus belle robe rouge. Cyrano s’écrit alors : « Roxane, tu n’as pas à t’allumer en rouge / Ces jours sont terminés, oui ces jours sont finis : / Tu n’as plus à vendre ton corps à la nuit » v.452-452. Las, c’est malheureusement à Christian que Roxane veut vendre ses charmes. Cyrano est bien déçu, mais il sait que son physique disgracieux ne lui vaut les faveurs d’aucune femme. Il promet néanmoins de protéger Christian. L’onomastique est ici hautement pertinente, encore une fois : Christian, figure du Christ, aime également Roxane. L’habitude a d’ailleurs été conservée de faire jouer ce personnage par de jeunes éphèbes aux longs cheveux blonds et à la courte barbe, chaussés de sandales en cuir marron.
Roxane envolée, Christian revient des cabinets privés. S’ensuit une longue scène où l’art d’Edmond Rostand atteint son apogée : l’alexandrin se fait arme, et au duel se substitue la joute verbale, Christian tentant de provoquer Cyrano à l’aide de longues allusions à la longueur de son nez – métaphore plaisante. Ce dernier lui fait comprendre qu’il s’en lave les mains, et lui explique les attentes de Roxane. Le « nœud tragique » se noue alors. Christian lui avoue son impuissance (n’oublions pas qu’en ces temps difficiles, point de viagra… Et les effets de la mandragore n’ont pas été prouvés scientifiquement). Il lui propose alors un marché : à la faveur de la nuit, Cyrano se substituera à lui pour contenter Roxane : « Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en : Et faisons à nous deux un héros de roman ! »
Acte III : Bocuse est ruiné, et sa femme, que les gencives de porc ont rendu malade, le quitte. Heureusement tout va bien pour Christian, qui trouve avec Roxane-Madeleine son paradis terrestre. Un soir, à la faveur d’un bal populaire, Cyrano, Christian et Roxane se retrouvent. Roxane "met sa robe blanche et sa ceinture dorée, met sa robe blanche et sa ceinture dorée (tsoin tsoin)". Comme prévu, tandis que Christian use de ses charmes, Cyrano attend dans l’ombre que son heure arrive. « Je meurs si je ne rentre / en grâce, à l’instant même… », lui dit soudain Christian. On notera dans ce vers l’enjambement audacieux mettant en valeur l’introduction nécessaire, et la métaphore précieuse « rentrer en grâce » pour désigner l’acte sexuel. Répondant aux valeurs d’entraide et de charité prônées par son ami, Cyrano le remplace alors, dans cette scène si fameuse dite « Scène du Bal Con », l’une des plus célèbres de la littérature française. Roxane n’y voit goutte, qui lui enjoint : « Et bien, montez cueillir cette fleur sans pareille… », ce que fait Cyrano sans demander son reste, ne résistant pas à la deuxième injonction : « Et bien ! Monte, animal… ».
C’était sans compter De Quiche. Furieux que Roxane reprenne du service sans lui avoir demander sa permission, il tente alors de la récupérer. Mais Cyrano réussit à le retenir pendant que Christian, qui a repris sa place, batifole avec sa bien-aimée comblée. Cyrano raconte alors à De Guiche ses voyages sur la Lune, et les martiens qu’il y a découvert : de sa longue description de ces êtres à la grosse tête et à l’index dressé, Spielberg s’inspirera pour E.T. quelques années plus tard. Mais De Quiche, qui n'en est pas une, se venge en les envoyant tous à la guerre. Et là, c’est le drame. Tout s’enchaîne.
Acte IV : C’est la guerre. Tandis que résonne la Chevauchée des Walkyries, Christian et Cyrano, suant sang et eau, courent dans la forêt vietnamienne en évitant les bombes. Tous sont affamés, Christian n’ayant pas même un petit pain à multiplier. Mais, deus ex machina (Zeus, l’ ex de Machine), Roxane arrive avec tout un festin préparé par Bocuse, et notamment sa fameuse soupe de truffe en croûte. Elle a reçu des lettres enflammées, et ne pouvait plus attendre leur retour de la guerre :
« On sent, à chaque mot de ces lettres de flamme, / L’amour puissant, sincère…
- Ah ! sincère et puissant ? / Cela se sent, Roxane ?
- Oh si cela se sent ! »
Devant ces allusions qui ne laissent aucun doute sur les attentes de Roxane, Christian est terrorisé : il fait jour, comment faire pour renouveler le stratagème ? Pris de panique, il se jette sur sa soupe pour se donner une contenance, et meurt, étouffé par une truffe. On notera la valeur sacrificielle de ce geste : tel le Christ, il décide de mourir pour racheter les péchés de l’humanité. Tous sont effondrés, De Quiche en profite pour partir avec Roxane, et Cyrano quant à lui décide de venger son ami en se précipitant sous les bombes.
Acte V : Quinze ans ont passé, et Christian n’est toujours pas ressuscité : pressentiment de l’absurde, peut-être, ou encore témoignage de l’athéisme de l’auteur… Quoi qu’il en soit, Roxane s’est éloignée du monde et de ses turpitudes, et se repent tous les jours de son ancienne vie dans un couvent tenu par de belles et jeunes sœurs. L’allusion à La Religieuse de Diderot est ici évidente, et peut nous faire douter de la pertinence de sa repentance… Cyrano quant à lui a vieilli, mais vient la visiter tous les samedi. Nous sommes justement, quelle coïncidence, samedi, et il arrive fort en retard. Il s’est en effet pris une bûche sur le coin de la tête, et sent sa mort approcher. Le pathétique atteint ici son paroxysme : Cyrano tente encore de distraire Roxane, lui lisant Paris-Match, alors que le froid de la mort l’envahit peu à peu… La figure du double est ici évidente : au sacrifice de Christian répond celui de Cyrano, les deux mourant dans une morale judéo-chrétienne attristante. Leur stratagème doit en effet être puni : « tu ne coucheras pas avec la femme de ton ami en lui faisant croire que tu es ton ami », a dit le Christ. Roxane, que son pieux célibat commence à perturber, s’approche de plus en plus de Cyrano, tentant par tous les moyens d’éveiller son attention. Douée, elle y parvient… et comprend alors que ce n’est pas à Christian qu’elle s’est donnée, mais bien à Cyrano. Celui-ci lui avoue son amour, et meurt. Le rideau tombe alors sur Cyrano, vantant une dernière fois son « panache », dans une ultime métaphore dont la grandeur laisse le spectateur sans voix. Ils ne se marieront pas, et n’auront pas de beaux enfants.
Alliance inégalée du comique et du tragique, magnifique portrait d’un homme au physique si disgracieux mais à la virilité herculéenne, cette pièce est le chef-d’œuvre qui ouvre le XXème siècle. Véritable hymne aux « petits » qui peuvent être si grands, si c’est un éloge du sacrifice, du don de soi sous toutes ses formes, elle reste, avant tout, une bien triste vision de l'amour : « il n’y a pas d’amour heureux ».