"J'ai encore rêvé d'elle", Serge Koolenn

Publié le par Nagui, pour Taratata

J'ai encore rêvé d'elle
C'est bête, elle n'a rien fait pour ça
Elle n'est pas vraiment belle
C'est mieux, elle est faite pour moi
Toute en douceur
Juste pour mon cœur

Je l'ai rêvée si fort
Que les draps s'en souviennent
Je dormais dans son corps
Bercé par ses "Je t'aime"

Si je pouvais me réveiller à ses côtés
Si je savais où la trouver
Donnez-moi l'espoir
Prêtez-moi un soir
Une nuit, juste pour elle et moi
Et demain matin, elle s'en ira

J'ai encore rêvé d'elle   Je rêve aussi
Je n'ai rien fait pour ça   J'ai mal dormi
Elle n'est pas vraiment belle   J'ai un peu froid
Elle est faite pour moi   Réveille-toi...

Toute en douceur
Juste pour mon cœur
Si je pouvais me réveiller à ses côtés   Ouvre tes yeux, tu ne dors pas
Si je savais où la trouver   Regarde-moi
Donnez-moi l'espoir   Je suis à toi
Prêtez-moi un soir   Je t'aime
Une nuit, juste pour elle et moi
Et demain
 
Enfin je vais me réveiller   Je t'attendais, regarde-moi
A mes côtés, c'est sûr je vais la retrouver   Ouvre tes bras
Donnez-moi un soir   Je suis à toi
Laissez-moi y croire

Une vie juste pour toi et moi
Et demain matin, tu seras là
 
Serge Koolenn
 
 
La vie d’artiste est souvent cruelle, et Serge Koolenn en est malheureusement le parfait exemple. Poète grandiose mais méconnu du XXème siècle, il est l’auteur de nombreux textes poétiques restés pour la plupart dans les limbes de la littérature. Un de ses chefs-d’œuvre a néanmoins eu le succès qu’il méritait suite à sa mise en musique par le groupe « Il était Une fois ».
D’un lyrisme inénarrable, d’une sensualité exacerbée, cette ode est une des plus belles déclarations d’amour de la poésie en même temps que l’aboutissement de plusieurs siècles de littérature amoureuse. Nous chercherons à le lire d’abord comme le monologue amoureux d’un artiste maudit, avant de nous intéresser au symbolisme sous-jacent de ce qui est resté comme une l’étude – presque freudienne – des pulsions de vie de l’homme.
 
 
 
I.                   Une magnifique déclaration d’amour
 
A.    L’aveu
 
Depuis Racine et les tragédiens du XVIIème siècle, l’aveu est parole tragique par excellence. Il constitue ici l’essentiel de cette ode qui offre par la-même un saisissant compromis entre tragique racinien et pathétique rousseauiste. Le tragique réside tout d’abord dans le thème : un aveu, manifestement solitaire. Le monologue s’adresse à un destinataire présent-absent, en un jeu de dialogue imaginaire. La multiplication des hypothétiques, l’impossible rencontre des deux voix participent de ce registre tragique. Mais c’est au-delà de ces éléments le jeu sur la double énonciation qui renforce ce sentiments : lorsque le poète s’écrie : « donnez-moi l’espoir », « prêtez-moi un soir », à qui s’adresse-t-il ? Sans doute à une instance supérieure, la divinité cruelle qui le prive de cet amour tant attendu. Quand au pathétique, c’est à travers l’isotopie des termes amoureux qu’on le retrouve : « cœur », « douceur », mais également dans ces prières lyriques telle « laissez-moi y croire ». Les sanglots, s’ils ne sont pas littéralement présents, se devinent dans le ton implorant des adresses finales. De Racine à Rousseau, Koolenn trace donc ici un invisible lien entre ces deux registres qui fonctionnent à merveille.
 
B.     La cristallisation
 
Mais le XIXème siècle n’est pas loin, qui voit naître le principe stendhalien de la « cristallisation ». Pour mémoire, Stendhal, qui, enfant, travaillait dans les mines de sel grenobloises, avait remarqué que si l’on y plaçait un vulgaire bâton, on l’en retirait après quelques temps recouvert de cristaux de sel, métamorphosé en baguette magique. D’où la comparaison avec cette baguette magique imaginaire qui, sous l’effet d’un regard énamouré, transforme un crapaud en prince charmant. La cristallisation est ici resémantisée, dans une vision moderne du sentiment amoureux. « Elle n’est pas tellement belle », dit le poète. Mais ce qui pourrait passer pour une goujaterie est inversé par le « elle est faite pour moi », qui, en rabaissant la beauté masculine, relève d’autant plus celle de la femme. Par ailleurs, l’évidence du sentiment amoureux décrit, l’omniprésence de la jeune fille dans les pensées du poète, montrent bien cette cristallisation.
 
C.    L’union du masculin et du féminin
 
Cette union est sans doute ce qui fait toute la beauté du poème. En un jeu littéraire virtuose, le poète mêle continuellement les pronoms personnels féminins et masculins, et ce presque dans chaque vers : « J’ai encore rêvé d’elle », « elle est faite pour moi », « Je dormais dans son corps », « Bercé par ses « je t’aime ». La réunion des deux corps – et des deux âmes, si elle n’est pas encore réelle, est effective dans ce rêve éveillé. On ne peut qu’être sensible à cette extrême poésie, dans laquelle tout le désir masculin se révèle. Si les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, on peut avancer que le poète trouve ici une nouvelle planète, une galaxie – qui sait ? – où hommes et femmes se rejoignent.
Mais cette vision trouve son paroxysme dans le vers célèbre « Je dormais dans son corps ». L’union spirituelle se matérialise alors charnellement, dans un tantrisme qui n’est pas sans évoquer les expériences mystiques des années 70. « Sit venia verba », dirait Freud (« qu’on pardonne l’expression »). La relation sexuelle, loin de n’être qu’un plaisir de quelques minutes, prend une valeur et une longueur insoupçonnées : la nuit entière se fait réceptacle de cette preuve physique de la passion. A noter ici, toujours pour faire référence à Freud, que la pulsion n’est pas sublimée : la force de la pulsion sexuelle reste centrée sur un but sexuel, sans trouver ailleurs son aboutissement. A moins que ce but soit le poème lui-même : il serait alors l’accomplissement intellectuel de cette force sexuelle évidente.
 
II.                Le poète maudit
 
A.    Portrait de l’artiste par lui-même
 
Dans ce monologue se lit, à travers les errances nocturnes de l’auteur, un portrait implicite du poète par lui-même. La multiplication des pronoms personnels de la première personne, renforcés par les parallélismes nombreux (et l’on notera le choix d’une syntaxe simplifiée à l’extrême mettant en valeur la pureté des sentiments évoqués), en est l’élément premier. C’est l’image d’un homme solitaire qui nous est offerte, un homme qui se réfugie dans ses rêves pour ne pas affronter la réalité. Et en effet, la réalité n’est guère aimable : « Et demain, matin, elle s’en ira » nous dit le poète. Dans cet usage du futur de l’indicatif, renforcé par sa position finale dans le vers, l’on sent toute la cruauté de la vie.
L’artiste, dans la sincérité troublante de cette autobiographie, nous introduit dans son intimité comme il rêve de pouvoir, lui aussi, s’introduire dans l’intimité d’une femme-illusion. Ses doutes, ses espoirs, ses idéaux, sa peine également sont la source de cet épanchement qui cependant ne semble jamais impudique. Et c’est là tout l’art du poète.
 
B.     Réécriture du spleen baudelairien
 
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », écrivait Baudelaire. Comment ne pas lire dans le texte de Koolenn cette même image du spleen, de la mélancolie ? Le poète est ici emporté par des forces qu’il ne maîtrise pas : « Je n’ai rien fait pour ça », soumis à des rêves qu’il n’a pas souhaités. Par ailleurs, les questions oratoires, les hypothétiques, les adresses à une instance supérieure ne trouvent ici aucune réponse, accroissant l’impression de solitude et la vision d’un monde qui ne se soucie pas de l’homme. Le poète, sous le poids de ce vague à l’âme, se force à « espérer », « croire », mais l’on sent derrière ces termes la lucidité de celui qui sait que les vœux ne se réalisent pas. C’est cet acharnement pathétique, cette volonté – la dernière ? – qui émeuvent tant le lecteur. L’identification est d’autant plus aisée que ce n’est pas un héros romantique que l’on nous peint, mais un homme comme tant d’autres, presque dévirilisé par l’omniprésence féminine qu’il juge supérieure et qui l’empêche de vivre.
 
C.    L’impossible quête de l’absolu
 
Le Spleen n’existe que par rapport à un Idéal, désespérément convoité. L’Idéal ici c’est l’objet du sentiment amoureux, la Femme. Le fait qu’elle ne soit jamais personnalisée ( le pronom « elle » seul la désigne), sa relative perfection, mais surtout son absence angoissante en font cet absolu, objet impossible à atteindre. Revenons sur le dialogue imaginaire de la deuxième partie. Deux discours se superposent, mais ne se rencontrent jamais. A la vaine recherche du poète correspond la vaine présence de la femme, qui tente de répondre et de se signaler, mais que le poète n’entend pas. La réécriture de Verlaine : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime » est ici évidente, mais gagne en pertinence sous la plume de Serge Koolenn. Le discours féminin est en effet inscrit dans le poème mais sans jamais trouver d’écho réel chez le poète, fonctionnant à l’inverse du dialogue ainsi décrit par Merleau-Ponty : « Il y a là un être à deux ».
Le poète, malgré les injonctions diverses : « ouvre les yeux », « je suis vers toi », ne se dessille jamais. Les fonctions phatiques et injonctives de la communication selon Roman Jacobson sont ici inutiles, inopérantes, et le dialogue n’en est pas un qui n’autorise jamais la rencontre de l’autre et de son discours. Le Verbe ne fonctionne pas, et le langage poétique dénonce ici sa propre inutilité. Seuls les deux derniers vers, prononcés par l’homme et la femme ensemble, peuvent annoncer un semblant de réconciliation. Mais le futur semble ici conserver une valeur d’hypothétique puisque rien ne vient confirmer ce « tu seras là » : sera-t-elle présente dans le réel, ou toujours et encore dans le rêve ? Au lecteur de décider.
 
 
III.             L’image poétique du subconscient humain
 
A.    L’onirisme et ses révélations
 
Au delà de l’image d’une impossible union, ce texte est empli de symbolismes freudiens manifestement empruntés à Le rêve et son interprétation écrit par Freud en 1925. Le thème du rêve parcourt tout le poème, en est finalement le véritable sujet, bien plus que l’objet du sentiment amoureux. L’isotopie est évidente, nous ne la relèverons pas. Les adverbes sont nombreux à montrer la puissance de l’activité onirique du sujet « encore », titre du poème, etc. Analysons la phrase-clef du poème : « Je l’ai rêvée si fort / Que les draps s’en souviennent / Je dormais dans son corps / Bercé par ses « Je t’aime ». Le modalisateur « si fort » est intéressant : comment peut-on rêver plus ou moins « fort » ? Il y a ici une puissance du rêve impressionnante, il passe de l’abstraction au concret dans le même vers. La superlative se continue en un enjambement qui en mime la puissance : « Si fort que mes draps s’en souviennent ». On peut lire ce vers comme preuve de cette concrétisation du rêve : l’objet « draps », physique, porte la marque de l’activité psychique, créant un pont entre illusion et réalité. Mais c’est également une synecdoque intéressante, qui fait des draps l’image du sommeil tout entier, le lit devenant le réceptacle du rêve, et en conservant le souvenir. Mais c’est surtout, au delà de toutes ces interprétations, une image du rêve freudien que le poète nous offre. Le rêve est violence ( celle de l’évocation ici), il est toute puissance du sujet (et en effet il s’autorise à « dormir dans son corps », à avoir une relation sexuelle imaginaire – viol peut-être ?) mais il est surtout éminemment sexuel. Quel souvenir les rêves peuvent-il concrètement conserver sinon celui d’une émission nocturne ? La dimension masturbatoire est ici évidente et montre dans sa plus charnelle expression la force du désir narré.
« Si le désir est manque de l’objet réel, sa réalité est dans une « essence du manque » qui produit l’objet fantasmé », expliquent Deleuze et Guattari dans L’anti-Œdipe, 1972. Cette analyse trouve sa parfaite illustration dans notre texte, et cet « objet fantasmé » existe si puissamment dans le rêve que la jouissance devient réelle.
 
B.     L’imagination, « La reine des facultés » (Baudelaire)
 
Ce texte est également à lire comme un hymne à l’imagination, cette « maîtresse d’erreur et de fausseté » selon Pascal, mais qui semble ici davantage magnifiée que blâmée. La frontière n’est pas claire dans notre texte entre rêve et imagination, et il semble parfois que c’est d’un « rêve éveillé » dont le poète nous parle. L’objet du désir, fantasmé, ne peut exister que grâce à la faculté d’imaginer. Dans ses Curiosités esthétiques (1859), Baudelaire écrit : « L’imagination est la reine du vrai, et le possible est l’une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentée avec l’infini ». L’usage des temps le prouve dans ce texte : alors que le poète rêve d’une femme idéale et qui lui serait soumise, c’est le futur qui revient le plus souvent, ou encore l’imparfait. Le choix de temps de l’indicatif, dont les liens avec le réel sont fondateurs, montrent que l’imagination a le pouvoir de faire advenir le vrai. Par ailleurs, on notera que l’on passe dans le poème du rêve d’une nuit ( « Une nuit, juste pour toi et moi / et demain tu t’en iras ») au rêve d’une vie (« Une vie, juste pour toi et moi / et demain tu seras là »). Le parallélisme de construction de ces deux vers ne peut que rendre plus évidente encore la progression. De la simple nuit suivie de séparation, on passe à l’arrivée au matin suivie d’une vie ensemble. Le fantasme se double d’une vision de l’infini ici, et l’imagination, loin d’être dangereuse, devient la seule possibilité de réalisation du fantasme.
 
C.    « Je est un autre »
 
Nous terminerons cette analyse sur la possible lecture de l’autre féminin comme l’altérité en soi, voire même comme une autre image de soi-même. La femme ici est finalement peu désignée comme spécifiquement féminine, et le poète insiste davantage sur la figure du double : « Elle n’est pas vraiment belle / elle est faite pour moi » dit-il en effet.
La femme est l’Autre, cet « Autrui-a-priori » dont parle Deleuze : « Ainsi Autrui-a-priori comme structure absolue fonde la relativité des autruis comme terme effectuant la structure dans chaque champs », La Logique du sens, 1969.L’application de ce principe à notre texte est si évidente que nous n’y reviendrons pas.
Mais la femme est peut-être également dans ce texte « l’autre moi », la simple image fantasmée de ce que je suis également mais que je ne montre pas, l’autre moi et l’autre que moi réunis dans un seul et même objet fantasmé. « Je est un autre », nous dit Rimbaud. Et il semble que Serge Koolenn en ait fait l’expérience intime, retranscrite ici dans ce dialogue entre lui et lui même. Rien d’étonnant à ce que nous ayons pu lire ce texte comme une autobiographie intime...
 
 
 
L’opinion ne s’est pas trompée, qui a choisit ce texte de Koolenn parmi tant d’autres comme image de son art. Sans doute doit-il cela à son évidente humanité, à cette humilité omniprésente qui montre l’homme dans toutes ses faiblesses sans jamais l’en condamner. L’homme est soumis à ses rêves, soumis à ses fantasmes, préfère le virtuel confortable de son onirisme débridé à la dure réalité de la vie, mais comment l’en blâmer ? Serge Koolenn ne le fait pas, qui préfère en dévoiler l’image nue et si attendrissante, faisant de la femme le fantasme absolu en même temps que l’Autre en soi.
Magnifique poétisation de la pensée philosophique du XXème siècle, superbe portrait du poète face à l’Absolu, cette ode à l’humanité nous renvoie à notre propre identité, notre immense faiblesse, mais surtout notre profonde vérité.
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Publié dans Commentaires de textes

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L
C'est mort juste! Je pensais justement que ma copine Natasha St-Pier, elle, n'était pas capable d'aller aussi loin dans son expression poétique, quand elle chante (?): "Tu trouveras dans mes chansons / Tout ce que je n'ai pas osé te dire". J'ai cherché dans ses chansons, mais j'ai pas trouvé. Koolen, lui, tu cherches, tu le trouves!
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N
Merci Lorie ! C'est trop cool d'avoir lâché ton com. Pour te remercier, promis, je prépare l'analyse d'un de tes trop bons textes, j'hésite seulement entre "Ma meilleure amie" et  "Positive attitude". Toi aussi, dans tes textes, en creusant profond, on peut trouver... Enfin, je crois...Merci cop !