La Mort et le Bûcheron, Jean de la Fontaine

Publié le par Melle Cassandre

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans,

Gémissant et courbé marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la mort, elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu’il faut faire

« C’est, dit-il, afin de m’aider

A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère ».

 

Le trépas vient tout guérir ;

Mais ne bougeons d’où nous sommes.

Plutôt souffrir que mourir,

                                                           C’est la devise des hommes. 


Introduction
Le XVIIème siècle voit la naissance et la gloire du classicisme, mouvement littéraire fondé, entre autre, sur une rigueur esthétique et morale (voir l'étymologie du terme "classique", issu du grec "klasos", élégant et distingué, qui donne aujourd'hui tout son sens à l'adjectif courant "classe"). Jean de La Fontaine, écologiste convaincu, a consacré sa vie aussi bien à la littérature qu'à la sauvegarde du patrimoine naturel de la France, ce qui nous explique le choix de son pseudonyme. Son collègue et néanmoins ami Boileau lui rendra d'ailleurs hommage en choisissant, lui aussi, un nom qui montre son attachement à la nature ( "Boileau", intelligente contraction de "Bouleau" et de l'expression "je bois de l'eau").
Seizième fable de son premier recueil, "La Mort et le Bûcheron" reprend les thèmes privilégiés de ce gardien des Eaux et des Forêts, tout en dissimulant une forte prise de position politique.
Comment lire cette fable, véritable hymne à la vie des forêts, comme un texte en tous points avant-gardiste, tant sur le plan politique qu'à travers une valeur éthique forte ?

I. La valeur didactique de la fable : un manifeste écologique. 

A. La nature, une entité à protéger
Ce n'est pas un hasard si La Fontaine décide de placer son intrigue au coeur de la forêt. Dès le premier vers, l'expression "couvert de ramée" (couvert de branches feuillues) ouvre l'isotopie de la nature. Ici, l'insistance sur la "feuille" en fait une véritable entitée vivante, par opposition à la branche morte ( intéressant de constater que Verlaine, dans son apologie des "feuilles mortes", reprendra deux siècles plus tard l'exact contre-point de notre texte). Le champs lexical se poursuit avec le terme "fagot", ainsi que plus bas le mot "bois", qui le parachève avec cet hyperonyme. Le bois, symbole de vie (ne parle-t-on pas d'arbre généalogique ?), fait ici de la forêt un lieu de ressource, de communion avec l'au-delà, comme nous le montre la conversation avec la Mort. Mais c'est aussi dans son aspect plus concret que l'auteur évoque cette matière : la "chaumine enfumée" le montre, en insistant sur la valeur vitale du bois qui chauffe, procurant la douce chaleur d'un feu de cheminée auprès duquel le Bûcheron, après une journée de dur labeur, peut savourer son bol de chocolat chaud.

B. Le portrait du Bûcheron, un pilier de la société
Le personnage principal de notre fable est alors évidemment l'être qui le mieux peut ressentir cette force de la Nature, le Bûcheron, celui qui, seul, parle à l'oreille des chênes. La Fontaine choisit d'en faire un vieillard : "sous le poids" des ans, dans un éloge de la sagesse de l'aîné. Certes, et nous y reviendrons, le Bûcheron peine à accomplir sa tâche, mais il est encore plein de ressources : "à pas pesants", nous dit le texte, nous montrant par là une véritable force de la nature, sans doute héritée de cette proximité avec les arbres. L'auteur, en décidant de faire de l'homme des forêts le sujet de sa fable, le pose comme un pilier de la société de l'époque. C'est grâce à lui, en effet, que l'on peut se réchauffer, fabriquer des maisons, et - la valeur métalittéraire de cette interprétation est essentielle - c'est également grâce à lui que l'on fabrique le papier, la "feuille" sur laquelle La Fontaine écrit ses fable. Le Bûcheron devient alors une figure de l'écrivain, celui qui, tel l'Alchimiste de Paulo Coelho, transforme la matière pour en faire une substance spirituelle.

II. Une audacieuse prise de position libérale

A. Un manifeste contre l'esclavage, annonciateur du siècle des Lumières
Malheureusement, et l'on entre alors dans le coeur du texte, le Bûcheron apparaît comme un homme dévasté. L'on relèvera à loisir les champs lexicaux de la pauvreté, de la souffrance, et du malheur. Cet homme, qui devrait être adulé de la société pour en être le rouage essentiel, est en réalité un véritable esclave : "n'en pouvant plus d'efforts et de douleur". Son seul répit est lorsqu'il "songe à ses malheurs", évoquant par les différentes questions rhétoriques qui suivent son statut d'esclave. L'accumulation dans les vers suivants accroît cette impression de lourdeur de la vie, tel le "fagot" qui pèse sur ses épaules. Sans doute faut-il lire ici la métaphore du boulet attaché aux pieds de l'esclave. La Fontaine, qui défend autant la nature que les Droits de l'homme et du Citoyen, nous livre alors un véritable manifeste contre l'esclavage, annonçant par là-même les grands textes du XVIIIème siècle. Montesquieu, dans "De l'esclavage des Nègres", tentera sans succès de s'opposer à cette Fable, la retournant en un éloge de l'esclave noir.

B. La critique du gouvernement et de son ingérence
Mais La Fontaine va plus loin encore : "Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier, et la corvée", cite-t-il pour évoquer les charges du Bûcheron. Si sa femme et ses enfants apparaissent logiquement au nombre des choses pénibles (l'auteur, en tant que père d'une famille nombreuse, sait à quel point ce sont là fardeaux inévitables : sa femme l'a trompé à plusieurs reprises avec son frère, et son fils aîné renoncera à une carrière de ministre pour devenir coiffeur à Paris, s'opposant frontalement à l'autorité paternelle), les autres termes de l'accumulation concernent directement la vie sociale de l'époque. Ce qui accable le Bûcheron, ce sont les charges sociales, les redevances, les impôts, les intérêts, tout ce que l'Etat demande aux pauvres contribuables, les assèchant, pompant en eux toute "la moelle de la vie". Le libéraliste se découvre alors, dans une diatribe féroce contre le gouvernement, criant à l'injustice, revendiquant plus d'équité. Rien d'étonnant à ce que ce texte soit fréquement mis en exergue aux réunions des associations d'artisans ! Visionnaire, La Fontaine se fait le porte-parole de tout l'artisanat traditionnel actuellement mis en péril par l'augmentation du prix du pétrole et la concurrence des pays de l'Est (voir Le Plombier Polonais, aux éditions Le Marteau et la Faucille).

III. Une valeur éthique incontestable, qui ouvre la voie au Marquis de Sade

A. L'appel à la Mort, ou la tentation des forces du Mal
Face à ses tourments, le Bûcheron, symbole du Bien et recherchant désespéremment la Justice en ce bas monde, se retrouve acculé, pour ne pas dire pire : tous ces constats font alors "d'un malheureux la peinture achevée". Les questions rhétoriques, sans réponses, ne font qu'accroître son désespoir et l'impossibilité de sortir de cette impasse. L'auteur nous offre alors une triste image de l'homme et de ses réactions face à l'adversité. Le Bûcheron, toujours en communion avec l'au-delà, ne résiste pas à la voix venue d'outre-tombe lui annonçant : "la Mort, tu appeleras". C'est vers les Forces du Mal qu'il se tourne alors, et la Mort en personne apparaît - la Mort, ou, pour reprendre son nom en sanskrit ancien, "Ana Kyn" (celui qui marche dans le ciel). L'emploi de la majuscule montre le désir d'en faire ici une véritable divinité, avatar de Satan en personne : le XVIIème siècle, emprunt de christianisme, voit se développer la tentation de l'ésotérisme. Face à l'absence de libéralisme, la mort seule est aimable, nous dit La Fontaine, parodiant ainsi Boileau dans un jeu d'initiés.

B. Eloge de la souffrance, le sadisme avant l'heure
La morale est particulièrement édifiante : le bûcheron, face à sa mort proche, commence par retourner complètement la situation : "C'est afin de m'aider à recharger ce bois, tu ne tarderas guère", lui dit-il. D'oppressé, il devient oppresseur. Comment ne pas songer ici à l'Ile des Esclaves de Marivaux ? Dans cet échange de rôle, l'auteur mime le possible retournement de la société. 
Mais le paroxysme réside principalement dans le choix du bûcheron : "Plutôt souffrir que mourir, c'est la devise des hommes". Si la tentation du Mal a été forte, si la mort acceptée, telle que Hieldegaarde dans son éloge du suicide l'envisage, semble être la solution ultime, le bûcheron résiste, et prouve qu'il existe. Cherchant son bonheur partout, il avance, il accepte ce monde égoïste.C'est une véritable leçon de vie que La Fontaine nous offre : quand on n'a que la souffrance à offrir en partage, il faut l'accepter et y trouver son plaisir. Le Marquis de Sade n'est pas loin, et La Fontaine, dans cet élan visionnaire qui parcourt toute cette fable, s'en fait le précurseur. L'isotopie de la souffrance est alors à relire différemment, non plus comme une dénonciation, mais comme un véritable hymne à la douleur acceptée et source de plaisirs inexprimables.



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Publié dans Commentaires de textes

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M
La référence m'avait échappé, mais évidemment ! Et notamment, au livre VII, la parabole du cerf et du lapin, où l'on voit à quel point le chasseur, qui possède une arme à feu, est hostile à la nature.
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P
et d'oublions pas, au suejt de votre I), le célèbr e "esprit des bois" du même Montesquieu
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P
D'ailleurs, Chewbacca aussi était un bûcheron, et il a lutté de même contre le côté obscur de la Force.
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