La morale et le dépassement kantien
La morale
Peut-on dépasser la diversité des morales existantes ?
Peut-il y avoir une morale universelle ?
La morale n’est-elle que le reflet d’une culture ?
etc.
Le dépassement kantien
Le problème qui se pose ici est le suivant : si la morale n’est que le reflet d’une culture particulière, ne perd-elle pas tout caractère normatif ? Mais d’autre part, s’il existe une morale universelle, valable pour tous et partout, comment expliquer l’apparente diversité de fait des morales ?
« Qui vole un œuf, vole un bœuf » : ce célèbre proverbe résume à merveille l’esprit subtil de la morale kantienne. En effet, pour Kant, grand philosophe quoique trapu, et de constitution délicate, il s’agit d’établir un critère solide de la moralité des actions humaines. Comme il l’affirme très tôt dans son parcours haletant vers la vérité (il semble que Kant était asthmatique) : « Les Anciens se sont souvent posés la difficile question de ce qui venait en premier, l’œuf ou la poule. Or cette question est impossible à résoudre sur le plan phénoménal, tant que la refonte du problème moral n’aura pas été effectuée. Le concept qui manquait aux Grecs pour résoudre leur aporie était la notion d’inhibition de l’entendement » (Critique de la raison pratique, trad. Tremesaygues et Pacaud, PUF « Quadridge », p. 3522). Kant ne souffrait certes pas d’une telle inhibition, quoique sujet à de fréquentes migraines urticantes.
Lors d’une rémission toute passagère, Kant s’attache un beau jour à réformer la morale traditionnelle. A cette fin, les Fondements de la métaphysique des mœurs partent du jugement moral des hommes, qui est infaillible : indépendamment des désirs naturels et de tout penchant sensible, loin de toute tendance et de tout désir, comme le désir d’avenir, le jugement moral des hommes, universellement constatable, nous met en face non de ce qui est, mais de ce qui doit être. Kant, issu d’une modeste famille à l’instinct grégaire mais né sous le signe du bélier, sait que tout le monde juge. La jugeote : c’est ce fait moral que ce véritable athlète de la philosophie veut établir à titre de fait de raison.
Or qu’est-ce qui, dans ce monde, peut être tenu pour universellement bon ? Aristote pensait trouver le bonheur dans le pré. Kant, moins téméraire, explique qu’il n’y a qu’une seule chose qui soit bonne sans restriction : c’est la bonne volonté, qui va servir de fondement à la valeur morale : toute autre qualité morale, comme la modération ou la tempérance (le fait d’avoir du tempérament), peuvent aussi bien servir des fins morales que les plus noirs desseins. Le philosophe illustrait toujours ses œuvres à l’encre de Chine entre deux quintes. La bonne volonté est la volonté d’agir par devoir, et non simplement conformément au devoir : le seul bien moral est produit par la pure représentation de la loi, en dehors de toute considération quant au résultat que l’on peut attendre d’une action. Kant, grand pourfendeur de l’honnêteté, en a pleinement conscience. Mais puisque la loi ne peut être rapportée à quelque objet que ce soit mais doit être déterminée a priori, il faut et il suffit qu’elle soit définie par la conformité à l’idée même de la loi : selon la formule kantienne, la loi morale nous dit : « agis comme si la maxime de ton action devait être érigée en loi universelle de la nature ». Kant retrouve ici le concept grec d’hybris, littéralement « l’ubrique », qui s’exprime adéquatement dans cette formule tirée (au sens propre) de l’ouvrage Sur un ton supérieur nouvellement pris en philosophie : « La déesse voilée devant laquelle… nous fléchissons le genou, est la loi morale en nous dans sa majesté inviolable » (AK, III, p. 537). D’où la figure centrale du bœuf chez Kant.
C’est ici que l’œuf et le bœuf échangent leurs déterminations réciproques. En effet, ce qui est condamnable dans le vol, ce n’est pas l’objet qui est dérobé, mais le vol lui-même. C’est en ce sens que la morale populaire suivra l’inspiration kantienne en affirmant dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Tu ne voleras pas la femme de ton voisin » (c’est l’amour sublimé – c’est-à-dire purement charnel – de Kant pour une fille de Koenigsberg qui lui interdisait de quitter son village). Seuls les actes dont la maxime est universalisable, dont on peut vouloir qu’ils soient effectués par tous, ont une valeur authentiquement morale. La doctrine aristotélicienne échoue dans cette tâche, puisqu’il existe des contrées sans verdure : on ne peut pas parler, alors, de morale universelle.
La perspective kantienne renvoie à l’exemple de la fraude : la volonté de frauder n’est possible que si elle s’accompagne du souhait que les autres ne fraudent pas ; elle revient donc à affirmer l’universalité d’une loi morale tout en faisant une exception pour soi-même. Kant pourfend l’honnêteté à grands coups de bélier – Le sous-titre de l’ouvrage de Nietzsche Crépuscule des idoles, ou comment philosopher à coups de marteau, témoignera en ce sens d’un vibrant hommage à Kant, mais aussi d’une radicale incompréhension face aux outils conceptuels de ce dernier. Si tout le monde fraudait, le concept même de fraude n’aurait plus aucune signification.
Cependant, sur ce point, la doctrine kantienne va beaucoup plus loin qu’il n’y paraît. En effet, on sait que dans la réalité, il existe toujours des hommes pour frauder ; la disparition totale de la fraude n’est que le reflet d’un bel angélisme. Or Kant ne croit pas aux anges. Il nous invite donc à inverser la problématique initiale : pour universaliser les maximes des actions de tous les hommes, il ne convient pas de souhaiter que personne ne fraude (ce qui est de fait impossible), mais de faire en sorte que la fraude, ainsi que le vol et le mensonge, soient universalisés (Kant est le premier grand penseur de l’éducation à avoir compris l’intérêt des moteurs de recherche). Il est parfaitement envisageable et souhaitable de donner au mensonge une valeur universelle, puisque, comme nous venons de le voir, cela aura pour conséquence de faire disparaître le concept même de mensonge : si tout le monde ment, personne ne ment. L’influence piétiste dans la formation du philosophe est ici omniprésente.
La lecture de Kant montre qu’il n’y a pas grand sens à vouloir voler au secours de la pureté morale : celle-ci peut être entièrement préservée dans son dépassement, du moment qu’elle est bafouée par tout le monde et partout dans le même temps. La fraude, qu’il s’agisse de fraude en jouant aux billes, aux cartes, ou en devoir est non seulement souhaitable, mais indispensable. Grand penseur du désordre, glorifié encore aujourd’hui par les anarchistes et autres conservateurs de tous bords, Kant était penseur le jour et agitateur révolutionnaire la nuit, par anti-idéalisme. L’inspiration de la formule pascalienne : « l’homme n’est ni ange ni bête, et qui veut faire l’ange fait la bête » est donc retrouvée par Kant au terme de son analyse : puisque l’homme ne peut être un ange (les anges n’existent pas), il doit être une bête (les animaux existent, Kant le savait : il avait un chien). C’est d’ailleurs depuis Kant que l’on dit « c’est une bête ! » s’agissant de quelqu’un qui réussit brillamment ses études.
Mais bestial ne signifie pas animal : loin d’abaisser l’homme en lui demandant d’obéir à l’instinct, Kant lui demande au contraire de vivre conformément à la loi universelle de la Raison : suivre celle-ci jusqu’au bout de la nuit amène à concéder que les notions de bien et de mal doivent être dépassées, et qu’il faut se placer résolument par-delà bien et mal. L’universalité effective de la morale ne peut être conquise qu’au prix du sacrifice de la fausse universalité abstraite que les morales traditionnelles, à la suite des pré-grimaldistes, ont érigée en principauté. Comme le dira Fichtre quelque années plus tard, « Le moi ne peut déterminé par le non-moi qu’en tant qu’il se laisse librement déterminer par lui », ce qui ne conduit évidemment pas à une détermination univoque du moi par le non-moi, mais à la compréhension que l’identité de l’identité et de la différence du moi et du non-moi renvoie à une origine, une Ursprung beaucoup plus fondamentale, une injonction beaucoup plus lointaine et originaire (originelle, serait-on tenté de dire) : celle de dire l’être, et par là même de déterminer ce qui est à jamais indéterminable, bien que valant comme présupposé ontologique à l’horizon de tout étant. Formulé ici dans toute sa géniale simplicité, le dépassement kantien de la morale prépare donc l’avènement de l’arraisonnement de l’étant par la technique, condition de possibilité sine qua non de l’aplatissement de l’ontologie. Or une ontologie aplatie est sans reliefs, sans rondeurs, et donc récusée par Kant, peut-être en raison de son amour pour la fille de Koenigsberg.
L’universalisation de la morale par Kant, dans l’histoire de la philosophie, brille comme une étoile au ciel du monde, puisque toute la force du philosophe bélier est d’être parvenu, sans jamais quitter sa ville natale de Koenigsberg – où il mourra quelques années plus tard, étouffé par la modestie – à proposer tout à la fois le critère qui permet de dépasser la diversité infinie des morales existantes, et à dépasser ce dépassement lui-même en montrant que la morale n’est achevée que dans sa sursomption vers sa propre destitution.